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Thierry Girard

L’arpenteur du monde moderne

Paris, Les Douches galerie

Du 03/12/09 au 06/02/10

Thierry Girard est un arpenteur. Celui qui, au sens étymologique, mesure les terres. Depuis plus de trente ans, Thierry Girard prend la mesure du monde dans sa dimension philosophique et poétique.  Il observe des parties du monde, il les parcourt et les photographie. Les récits de ses voyages qui accompagnent la plupart de ses livres, admirablement écrits, rendent compte de son profond attachement au territoire, au paysage rural et urbain.

Thierry Girard est aussi un explorateur. Celui qui part à la découverte de territoires inconnus. En voyant l’ensemble de l’œuvre de Thierry Girard, on se dit que l’homme n’a  pas oublié les récits d’expéditions de sa jeunesse tant il s’en inspire dans son approche photographique. On l’imagine  plongé dans la littérature passionnante des explorateurs du XIXe siècle bardés de lourd et encombrant matériel photographique nécessaire à leur périple.

Arpenteur et explorateur, Thierry Girard part à la découverte d’un monde en mutation. Témoin attentif et passionné, il peut décider de partir sur les terres lointaines et caillouteuses de Saint-Pierre et Miquelon pour en revenir avec le très bel ouvrage de Langlade, Miquelon et Saint-Pierre, arpenter une partie de la Chine moderne avec Voyages au pays du réel ou bien composer un parcours pictural, inspiré par deux explorateurs du début du XIXème siècle partis au Japon, avec la Route du Tôkaidô.  Mais il se passionne aussi et surtout sur les régions de France, que l’on croit connaître et arrive à les transcender.

En 1982, le territoire de la Flandre occupe cinq mois de sa vie. De ce long périple, il en rapporte un livre sombre et magnifique, proche de l’univers des américains Walker Evans et Lee Friedlander. « Far Westhoek »  rend compte d’une réalité inattendue dans la région de Dunkerque. Fasciné par le caractère excessif des paysages qu’il parcourt, il rédige un carnet de route de février à juin dans lequel la phrase introductive résume son oeuvre : « Lorsque je  découvre une ville ou une région, ce qui arrête mon regard en premier lieu avant les hommes, leur comportement, leurs traits, c’est la nature de l’espace qui les environne ». « Far Westhoek »  raconte les lumières extrêmes, la limpidité des hivers septentrionaux, la tristesse des jours de brume et de pluie, les abris bus désoeuvrés et les chemins oubliés.

Les thèmes chers à Thierry Girard et la mise en place des atmosphères de ses explorations  sont posés. Le mode opératoire demeure depuis le même. Si au départ, une commande l’incite à partir, l’ailleurs devient pour lui une réelle source d’inspiration. L’homme a besoin de s’imprégner physiquement du paysage. Armé de son matériel, il parcourt des kilomètres le long des littorales, dans les forêts, parmi les villages et les villes. Cet arpenteur du monde réel donne à voir la réalité de paysages urbains ou ruraux dans laquelle la présence humaine est souvent absente. Pour autant lorsqu’il aborde le portrait avec une approche picturale évidente, on est frappé par la dimension spirituelle qui s’en dégage. La vierge à l’enfant paru dans Un voyage en Saintonge, vibrant hommage à la peinture italienne et ses icônes, en est une des plus belles représentations.

Béatrice Andrieux, Octobre 2009.

"Ville ouverte", les Douches la Galerie, 5, rue Legouvé, 75010 Paris. 01 78 94 03 00. Jusqu'au 06/02/10.  www.thierrygirard;com; www.wordspics.wordpress.com; www.villeouvertes.com

 

En voyage avec Thibaut Cuisset

Rouen du 15/05 au 25/07/09

Dans ses pérégrinations proches et lointaines, des bords de Loire au Japon, le photographe Thibaut Cuisset réalise un travail d’épure pour capter l’esprit, l’essence de paysages saisis dans l’errance.  

Partir. Pour « être en  état de voyage ». Libre. Détaché. Autonome. Partir. Pour « explorer de nouveaux territoires ». Et l’errance, encore, toujours, sans cesse, pour laver, purifier le regard. L’errance. Vers le proche et le lointain. Sur les bords de la Loire comme en Corse, en Italie, en Suisse. Mais aussi pour une envie d’ailleurs insistante, nécessaire, vitale, de contrées de plus en plus éloignées ou de plus en plus vastes.  L’Australie, le Japon, la Turquie, l’Islande. L’errance... Thibaut Cuisset part en photographie comme il part en campagne. « C’est ma méthode de travail et non une philosophie de l’existence », insiste t-il. Ni nomade, ni sentimental, encore moins romantique, le jeune homme parcourt donc le monde. Dans des zones initiatiques sans histoire, sans spectacle, sans tourisme, sans pittoresque. Et depuis près de quinze ans, il livre des propositions paysagères autres. Différentes : « L’idée d’un lieu sur lequel on ne porte pas forcément les yeux, et lui trouver une émotion, une poésie ». Naissent des images de l’entre. « Des espaces incertains, périphériques, des endroits banals ou insignifiants », explique t-il. De ces morceaux de nature trouvés au bout du bout du chemin. Là où l’on n’espère plus. Où l’on ne croit plus. Où les pas ne portent plus. Mais là aussi où l’étonnement, le mystère, le secret et la beauté, oui, la beauté exhalent. De partout.

De bords de mer en terrains vagues. De déserts en banlieues. De collines en montagnes. Thibaut Cuisset glisse sur les pentes d’un miracle silencieux. Il s’est nourri d’images. Celles de la peinture, de la photographie, du cinéma surtout. Son oeil a fouillé le style documentaire de Walker Evans et les tableaux photographiques de Jean-Marc Bustamante. Son regard a répertorié les décors quotidiens qui palpitent et ne demandent qu’à vivre dans les arrières plans des films néoréalistes italiens et de la nouvelle vague française. Pasolini, Antonioni hantent ses contemplations terrestres. Wim Wenders soutient ses vagabondages. Comme eux, il donne à voir une musique des signes élémentaires, une poésie affirmée du précaire. Car ses recherches, ses lectures, ses aventures quêtent l’effacement et l’impondérable. Et c’est ce qui fait oeuvre dans le travail de Thibaut Cuisset. Cette merveilleuse conciliation du vide et du plein. Cet équilibre sur le fil du rasoir de l’organique et de l’inorganique.  Ce sentiment constant de présence au coeur de l’absence. Parce que ses architectures apparaissent anonymes. Parce que ses lieux restent indéfinis. Parce que dans le transitoire et le trouble, dans l’inachèvement et l’éphémère, on ne sait plus où se situe la frontière entre la main de l’homme et les accidents de la nature. « Pour créer, avoue t-il, au-delà de la représentation, mon propre monde ».

«C’est par une étude rigoureuse d’élimination que le mystère se crée. Mon travail sur pied et à la chambre me permettent le retrait et la distanciation  ». Et le mot « épure » de se bousculer à ses lèvres. « J’épure au niveau du cadrage, de l’anecdote, du récit, du pathos. Je travaille sur la disparition des ombres. Je réalise soit un choix précis de couleurs, soit un fondu au clair dans des tons de camaïeux ». Méditation. Contemplation. Essence. Etonnement et sans les connaître, Thibaut Cuisset  utilise les mots des peintres-calligraphes chinois. Et atteint le principe même de l’univers. L’universel. A trois siècles près, l’ombre du peintre Shitao plane sur l’oeuvre du photographe : « Le Ciel enlace le paysage au moyen des vents et des nuages, et la terre l’anime au moyen des rivières et des rochers ». En effet, ici aussi, la ligne pure d’un chemin se faufile entre les collines, l’impeccable horizontalité de la mer se pause entre le sable et les roches lointaines, les troncs de vignes sèches apparaissent comme des signes fébriles sur la roche jaunie, et les buissons et les herbes si précises des premiers plans comme autant de lettres d’un alphabet imaginaire  Partout et toujours ces paysages qui l’obsèdent. En apparence calmes et paisibles. La terre, la mer, la montagne. Voyages désormais dans les couches du temps. Dans ses profondeurs. Voyages de l’âme qui se cherche et se trouve. Là. Dans le rythme parfait des verticales et des horizontales. Dans la tension de l’épaisseur et de la fluidité. Dans le contraste des replis et des ressauts. « Partir pour mieux revenir », murmure Thibaut Cuisset. Parce que « La montagne vide ne voit personne. Elle entend seulement des voix », écrit Wang Wei. Partir.

Anne Kerner

« Thibaut Cuisset » est représenté par la Galerie les Filles du Calvaire, 17, rue des Filles-du-calvaire, 75003 Paris. Tél. : 01 42 74 47 05. www.lesfillesducalvaire.com 

"Thibaut Cuisset", Galerie photo du Pôle Image Haute-Normandie, 15, rue de la Chaîne, 76000 Rouen. 02 35 89 36 96.Du 15/05 au 25/07/09.  Image : "Sans titre", série Loire, 2001, courtesy galerie les filles du calvaire.